ANTIQUE ZÉTÉTIQUE

Aux origines de la philosophie du doute

 

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On m’appelle Spoutnik

Récits d’une enfance dans le Nord

Les trésors de la science

(épuisé)

 

Xénophane et la cuisson à l’eau froide

Nous voici sur les bords de la Méditerranée, il y a 2500 ans, dans l’un de ces ports dont les Grecs, en quelques siècles, ont ponctué le littoral. Nous sommes à Syracuse, en Sicile. Ici vit un vieux sage, Xénophane, qu’on appelait le philosophe de la nature. Né vers 565 avant notre ère, à Colophon, cité grecque d’Asie mineure, non loin de Phocée, ce poète était réputé pour son immense savoir mais aussi pour l’audace de son combat contre la religion du peuple.

On imagine volontiers ce personnage avide de connaissance fréquentant les marins, les marchands, les aventuriers de passage, regrettant avec un brin de nostalgie les grands voyages que son âge avancé ne lui permettait plus d’entreprendre.

Un jour, des navigateurs venus de très loin firent sensation en affirmant avoir vu des anguilles vivre dans l’eau chaude. « Eh bien, commenta le philosophe, nous les ferons cuire à l’eau froide (1) ». Xénophane avait trouvé la juste réplique, en même temps que le premier trait d’humour de l’histoire de l’humanité. Quoi de mieux, en effet, que la dérision,  pour s’opposer aux sornettes de toutes espèces ? Mine de rien, cette petite impertinence à l’égard de vaillants voyageurs aussi imaginatifs que vaniteux, symbolise admirablement une véritable révolution de la pensée. Ce bouleversement, c’est la science, autrement dit, le recours systématique à l’observation et à la raison pour tenter d’expliquer le monde.

Il faut dire que lorsqu’ils ne se limitaient pas à une rudimentaire comptabilité, les premiers écrits des grands peuples ne s’intéressaient le plus souvent qu’aux affaires des dieux, des héros ou des rois. Certes, la philosophie avait commencé à émerger. On la devinait, entre les lignes, dans des textes de morale ou des documents sur l’organisation sociale. Hélas, pour sa part, la connaissance demeurait brouillée par les croyances mythologiques.

Mais voilà qu’en Grèce, plus d’un siècle avant Socrate, on se mit à essayer d’apporter des réponses humaines aux questions des hommes. Avec Xénophane, avec Anaxagore et quelques autres, avec ceux qu’on a appelés les philosophes présocratiques, la pensée avait enfin atteint l’âge de raison.

Ce plus ancien trait d’humour parvenu jusqu’à nous apparaît comme un symbole. Pour oser douter des dieux, il fallait d’abord douter de soi, de ses sens et des fausses évidences. Bref, il fallait devenir sceptique. Là était la voie de la sagesse, celle choisie par Xénophane. D’ailleurs, quoi de plus tentant, pour quelqu’un qui doute, que de manier l’ironie ?

Auteur des Silles (des satires) à travers lesquels il s’en prenait aux croyances mythologiques grecques, Xénophane n’avait pas son pareil pour railler les esprits étroits. Pourquoi attribuer aux dieux l’apparence humaine s’étonnait-il ? Pourquoi multiplier les divinités et inventer ces incroyables sagas alors que ce monde, animé par la force d’un esprit unique, peut être observé et étudié par l’homme ? Bref, Xénophane avait les pieds sur terre et la tête au ciel. Le sol sur lequel il marchait tout comme l’air qu’il respirait allaient devenir pour lui d’inépuisables objets d’études. Intrigué par les phénomènes atmosphériques, ne fut-il pas le premier à expliquer que les nuages n’étaient que vapeur d’eau ? Qu’ils produisaient la pluie ? N’a-t-il pas affirmé que le soleil était formé de nombreuses particules incandescentes ? N’est-il pas, surtout, l’inventeur de la géologie ?

Déjà avant lui, Anaximandre, particulièrement bien inspiré, fut le premier à introduire l’idée d’une évolution du monde. Il expliquait ainsi l’origine des animaux et des hommes, nés « dans l’humide » et, le temps aidant, « évoluant » vers une condition « plus sèche ».

La démarche de Xénophane était toute différente car non seulement il émettait des hypothèses mais il tenait surtout à apporter les preuves de leur pertinence, rejetant avec un mépris amusé toutes les fantaisies de l’imagination humaine.

Telle fut peut-être sa première réaction lorsqu’on lui rapporta qu’avaient été découverts, à Malte, des restes d’animaux marins à l’intérieur des terres ou à Paros, des empreintes de plantes au cœur de la roche. Mais le plus incroyable était la mise au jour, dans les carrières de pierre de Syracuse, d’empreintes de poisson et de phoque. Il fallait le voir pour le croire !

N’en doutons pas, le sceptique Xénophane aura passé des heures dans les Latomies, d’où l’on extrayait les matériaux qui servaient à la construction de la ville. Le voilà scrutant le front de taille, maniant les éclats, découvrant peut-être lui-même, les précieux fossiles.

Débarrassé du doute, notre sceptique dut alors s’atteler à son travail scientifique et philosophique. Comment expliquer l’étrange présence de ces animaux marins là où il n’y a que terre et pierre ? Tout simplement en admettant que, par le passé, les roches contenant ces fossiles avaient été immergées. Il fallait donc admettre que le paysage avait changé. Dès lors, on pouvait penser qu’au rythme de ces vagues qui vont et viennent caresser le rivage et même parfois le fouetter, la terre et la mer entretenaient depuis longtemps de complexes relations. Cette communion n’offrait-elle pas la clé de la compréhension du monde ?

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(1) Ainsi que l’avait relevé avec justesse, Jean-Paul Dumont dans son ouvrage monumental Les Présocratiques,  avec Daniel Delattre et et Jean-Louis Poirier. NRF Gallimard. 1988.

Ce livre est en préparation

Les Nuits blanches

de Pythéas le Marseillais

Roman

Manuscrit grec - XIVe siècle (Bibliothèque univesitaire d’Uppsala)