CARNETS D’en provence

histoire et histoires DE MARSEILLE ET DE SA RÉGION


Par François Herbaux

 

Au boulot, les abeilles !

Le plus vieux métier du monde, c'est celui d'apiculteur. La preuve ? Des peintures rupestres du Levant espagnol représentent un petit personnage accroché à une falaise, portant un panier à la taille, à la recherche du miel dans les anfractuosités de la roche. La gourmandise semble bien le plus vieux vice du monde et le courage, la plus ancienne vertu. Cette peinture l'illustre à merveille : on y découvre notre petit apiculteur, immobilisé depuis 100 siècles, imperturbable face aux abeilles que l'on devine en colère. On l'imagine sans mal de retour  au campement, entouré d'une nuée d'enfants,  triomphant sous le regard des adultes admiratifs et reconnaissants.

Cette reconnaissance demeure de nos jours et chacun respecte ce métier héroïque. Il est vrai que l'homme à la mystérieuse combinaison surmontée d'un heaume protecteur tient à la fois du chevalier de Bouvines, du scaphandrier de Jules Vernes et du héros de la Nasa. Il ne s'agit pourtant que d'un modeste éleveur d'abeilles. La cagoule ? C'est pour se prémunir des attaques. Son arme, un enfumoir on ne peut plus rustique, ne sert qu'à calmer les ardeurs des hyménoptères. Dans cet ustensile de métal, il aura le plus souvent introduit de la paille, à laquelle il aura  mis le feu. Quelques coups de soufflet suffisent à attiser la flamme en sommeil et à dégager le nuage préventif en quelques bouffées inoffensives.

Voilà, c'est tout pour l'héroïsme, enfin presque. Malgré toutes les précautions, les piqûres demeurent inévitables. Il faut s'habituer et surtout ne pas souffrir d'allergies. On a vu de jeunes apiculteurs s'arrêter au bout de quelques mois en raison de violentes réactions au venin. Comme quoi, la bravoure ne suffit pas quand la physiologie s'en mêle.


Au royaume des gourmandises


Laissons l'héroïsme de côté pour évoquer cette fois le courage nécessaire à la pratique de ce métier exigeant. L'apiculteur traîne parfois une image de bonhomme tranquille, mi-paysan, mi-baba-cool, dans laquelle il ne se reconnaît pas toujours.

La survie du métier d’apiculteur dépend pour partie de la diversité des produits proposés. C'est pourquoi la mobilité des abeilles est indispensable. Il faut poser les ruches à proximité des cultures, en fonction du type de miel recherché : lavande ; acacia, le plus coulant, si pratique pour les yaourts ; romarin, à l'aspect nacré ; marronnier, au goût puissant ; ou "toutes fleurs de Provence" aux mille parfums.

Nombreuses aussi sont les gourmandises préparées à base de miel : les bonbons, le nougat, le pain d'épices, etc. Mais il faut aussi compter avec les autres produits de la ruche : la cire, le pollen, la propolis et la gelée royale.

Au printemps correspondent les premières miellées. Ce joli nom porte en lui toute la transparence et l'onctuosité du miel. L'apiculteur prélève les cadres de la ruche qui abritent les alvéoles hexagonales. Pour l'extraction, ces cadres gorgés de miel sont placés dans une centrifugeuse. Une fois filtré, le produit s'écoule...

Mais auparavant, que s'est-il passé dans la ruche ?


Un univers impitoyable


Pendant les six premiers jours de sa vie, l'abeille n'est qu'une larve, alimentée par ses "grandes soeurs" nourricières. Un bout d'une semaine, une "cirière" vient enfermer la larve dans son alvéole. Cette incarcération dure une quinzaine de jours. Dans son cocon, la larve en profite pour se fabriquer un beau corps d'ouvrière, prête à se mettre au labeur dès sa sortie de cellule. Il faut dire que le travail ne manque pas chez les abeilles et les 60 000 ouvrières de la ruche sont occupées sept jours sur sept, jusqu'à l'issue des six semaines de leur vie.

Tout s'organise parfaitement : à chaque âge correspond une fonction. Dans la ruche la mobilité est de mise et les ouvrières occupent successivement des postes de nourrices, cirières, maçonnes, architectes, balayeuses, fossoyeuses, "ventileuses", "videuses", etc.

Enfin, au 21e jour, elles sont autorisées à voir du pays. Elles deviennent alors éclaireuses, danseuses, butineuses. A tire d'ailes, elles ravitaillent la colonie, merveilleusement informées sur les sources de nourriture grâce à leur mystérieux "langage".

Seuls quelque 3000 mâles se laissent vivre sans travailler. Nourris et logés ils semblent se payer du bon temps. Mais cette sinécure ne durera pas. Bientôt arrive le "Grand Soir", celui du vol nuptial. Encore un bonheur, dira-t-on. Hélas, l'élu de la reine ne survivra pas à la sanglante nuit de noce quant aux autres, devenus inutiles, chassés de la ruche, ils mourront de faim dans le froid de l'hiver.

Que fait alors la reine ? Elle remplit les cases vides. Elle pond dans les alvéoles spécialement préparées par les ouvrières. Là grandiront les larves, les futures abeilles prête à reprendre le travail pour un nouveau cycle.