CARNETS D’en provence

histoire et histoires DE MARSEILLE ET DE SA RÉGION


Par François Herbaux

Johan Moreelse (1603-34) Marie-Madeleine pénitente.

Musée de Caen.

 

Fêtes de Marie Madeleine

Saint-Maximin - Juillet 2015

Ph. F. Herbaux.

Après Pythéas et ses Nuits blanches, me voici sur les traces de Marie Madeleine en Provence...

Enquête sur une femme culte

L’invraisemblable destinée

de Marie Madeleine

LORSQU'ON fête un anniversaire on évoque souvent le passé. Lorsque l'âge se compte en années, les souvenirs d'enfance se font parfois imprécis. Lorsque sont célébrés les siècles, c'est l'Histoire qui se perd dans les brumes du temps. Les frères dominicains sont installés à la Sainte-Baume, lieu du culte de Marie-Madeleine en Provence, depuis 1295. Des animations traditionnelles, historiques et religieuses célèbrent chaque été la sainte autour de la Sainte Baume, de la basilique et du couvent royal de Saint-Maximin. Mais que sait-on des événements antérieurs à 1295 ?


La grotte qui pleure


On accède à la Sainte-Baume par un sentier de pénitent. Même si celui-ci est aujourd'hui bien aménagé, on imagine sans mal toute la difficulté que devaient rencontrer les pèlerins de jadis, dans les derniers hectomètres de ce chemin pentu qui s'élève à travers une riche forêt noire. On devine aussi l'impression que pouvait produire sur ces fervents chrétiens l'étrange atmosphère de cette caverne dont le silence n'est perturbé que par le ruissellement des eaux et le clapotis d'une source. Dans cette grotte qui pleure, les chrétiens célèbrent depuis des siècles le culte de Marie Madeleine, celle-là même que l’Évangile rend témoin de la mort et de la résurrection du Christ. La tradition provençale et la ferveur populaire ont reconnu dans ce lieu la grotte où Marie Madeleine aurait vécu avant de mourir à Saint-Maximin où elle aurait été inhumée... Une Judéenne en terre de Provence ? Voilà bien une énigme qui n'a pas manqué d'éveiller la curiosité des historiens.

Une version de la tradition raconte que Marie Madeleine serait arrivée en Gaule  pendant le règne de Néron. Fuyant la persécution des Juifs, elle aurait quitté la Judée, accompagnée d'autres chrétiens dont Marthe et Lazare, Marie-Jacobé et Marie-Salomé (les saintes Maries de la mer) ainsi que Maximin. Les saints personnages auraient débarqué en Provence annonçant la Bonne Nouvelle aux peuples de Gaule. C'est ainsi qu'on retrouve notamment sainte Marthe à Tarascon et saint Maximin dans la ville qui porte son nom.

L’ancien gardien du sanctuaire de la Sainte-Baume, aujourd’hui décédé, le frère dominicain Philippe Devoucoux,  ne voulait pas entendre parler de « légende » à propos de sainte Marie-Madeleine : « Je préfère le mot de tradition à celui de légende » commentait cet historien amateur dont le bureau, tapissé de livres anciens, dominait la forêt séculaire. Pour lui, l'ancienneté de la tradition ne faisait pas de doute. Plusieurs Vies de Marie Madeleine publiées au Moyen-Âge ont en effet alimenté une solide tradition qui n'a cessé de se développer, notamment à partir de 1050, année où, à Vézelay, commença à prendre corps le culte de la sainte.


L’événement de 1279


Vézelay se maintint comme le haut-lieu du culte de la Madeleine au moins jusqu'en 1279, année ou Charles de Salerne, le futur comte de Provence, affirma avoir découvert à Saint-Maximin le tombeau de sainte Marie Madeleine. Il apportait pour preuve un écrit accompagnant le corps. Celui-ci aurait été caché là en 710, par crainte des Sarrasins.

Quelques dates jalonnent ainsi, à rebours, l'histoire de la tradition qui entoure le culte de la sainte. Mais les premières traces historiques de présence chrétienne en Provence, en réalité, ne remontent pas au-delà du IIIe siècle.

Autrement dit, les historiens manquent d’éléments contemporains des premiers  siècles du christianisme susceptibles de venir étayer la belle légende. À propos de la Madeleine, personne, ni au IIIe siècle, ni au XIIe, ne possédait plus d'informations que nous n'en avons aujourd'hui. Et voilà peut-être de quoi mettre fin à toutes les querelles de spécialistes. Tous s'accordent en effet pour admettre l'étendue de leur ignorance. Ces « trous de l'histoire » laissent ainsi le champ libre à la ferveur religieuse, autant qu’au scepticisme. Tous aussi font de 1295, une des grandes dates du culte de la sainte. Cette année-là, le nouveau pape Boniface VIII permit à Charles de réaliser un grand projet, imaginé depuis la redécouverte du corps présumé de Marie Madeleine. Il autorisa l'installation des Frères Prêcheurs à Saint-Maximin et à la Sainte-Baume ainsi que la construction de la basilique et du couvent royal, destiné à accueillir les pèlerins. Depuis, on ne compte plus les personnages qui, au cours de ces sept siècles, sont venus se recueillir en ces saints lieux. Tous les papes d'Avignon mais aussi la plupart des rois de France, des princes, des hommes et des femmes de foi, dont de nombreux sanctifiés sont venus gonfler la foule des pèlerins de toutes conditions.

Aujourd'hui encore, la Sainte-Baume accueille plus de 200 000 visiteurs par an. Les plus fervents d'entre eux ne doutent pas de la présence de la sainte car « même si on ne sait pas si elle y a vécu, on sait que son esprit y demeure aujourd'hui ». Comme ils le font depuis sept siècles, les frères dominicains gardent les lieux saints, fidèles à leur foi et à une belle tradition qui a conservé sa part de mystère : celui de sainte Marie Madeleine en Provence.

Mais quelle est l’origine de cette tradition ? Comment a-t-on « fabriqué » le récit de Marie Madeleine en Provence ? La réponse se trouve dans la longue tradition de la biographie des saints, fruit de la littérature médiévale, le « making of » de cette femme culte, en quelque sorte...


François HERBAUX


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