CARNETS D’en provence

histoire et histoires DE MARSEILLE ET DE SA RÉGION


Par François Herbaux

 

Considéré comme l’un des meilleurs officiers de la marine royale, un Provençal, le chevalier d’Entrecasteaux fut choisi en 1791 pour diriger l’expédition maritime à la recherche de Lapérouse, l’explorateur disparu.


"Je jure d’être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi". En ce 29 septembre 1791, l’ordre des termes du serment des marins engagés dans une longue expédition se révèlait particulièrement important. C’est que les choses avaient changé. Le roi lui-même avait perdu son autorité. Louis XVI, qui avait personnellement confié à Lapérouse, en 1785, une ambitieuse mission d’exploration par-delà la Nouvelle-Hollande (l’actuelle Australie) voyait alors l’Assemblée Constituante présider aux destinées de la Nation. Après le tour du monde de Bougainville (1764-1769) et les découvertes de l’Anglais Cook (1769-1779), Lapérouse emportait avec ses deux vaisseaux les rêves de voyage de la nation française. Hélas, depuis février 1788 on restait sans nouvelles de lui.


Qu’est devenu Lapérouse ?


Seule une expédition lancée dans son sillage pouvait à la fois, sinon lui porter secours, au moins tenter de récupérer les fruits de sa mission et la compléter. Les crédits pour une entreprise de recherche avaient été votés par la Constituante dès la fin de 1789 mais le projet ne prit vraiment forme que lorsque le commandant de l’expédition fut choisi en la personne du chevalier d’Entrecasteaux, considéré comme l’un des meilleurs officiers de la marine royale. Ce fils du président du Parlement de Provence connaissait particulièrement bien l’Océan Indien puisqu’il venait à peine de quitter le poste de gouverneur des Marscareignes qu’il occupait depuis 1787.

Deux bâtiments furent équipés et armés. Aux côtés des hommes d’équipage, des naturalistes, des astronomes, des géographes et des dessinateurs prirent part à l’expédition. Au total, 115 personnes embarquèrent sur La Recherche et une centaine sur L’Espérance, sans compter la poignée d’inévitables passagers clandestins rêvant de voyage ou simplement motivés par la perspective d’un emploi à bord.

Le programme fut en partie conçu par d’Entrecasteaux en personne, tout juste promu contre-amiral.  L’officier provençal était un chef estimé et un navigateur renommé depuis qu’il avait découvert quelques années auparavant une nouvelle route vers la Chine, en entreprenant un audacieux voyage "à contre-mousson" sans cartes ni montres marines.

Le chevalier d'Entrecasteaux, Antoine-Raymond-Joseph de Bruny, était né en 1737 au château familial près de Draguignan. La proximité de Toulon et la parenté des Bruny avec les de Suffren et les Glandevès, familles de grands marins, explique sans doute la vocation du jeune d’Entrecasteaux qui s’était engagé à 16 ans dans la Marine à Toulon.

Il avait participé, en Méditerranée, à la Guerre de Sept ans qui avait éclaté en 1755 sur fond de rivalité coloniale avec l'Angleterre. Commença alors pour lui une carrière d’officier de marine qui le mena, en 1783, au poste d'adjoint au chef d’état-major. Hélas, un drame vint éclabousser l’honneur de sa famille. Le 30 mai 1784, son neveu, le marquis d'Entrecasteaux, héritier de la présidence du parlement de Provence, assassina sa jeune épouse. En fuite au Portugal, il fut arrêté et mourut en prison l'année suivante.

Bouleversé, d’Entrecasteaux sollicita alors un poste éloigné. Le voilà bientôt commandant la station navale des Indes. Devenu spécialiste de la navigation en terre inconnue, il s'imposa rapidement comme l’un des officiers français le plus à même de mener une expédition lointaine comme celle dont la préparation s’achevait à Brest, en ce mois de septembre 1791.


Le mystère des ceintures rouges


Partie le 29 et après une halte aux Canaries, l’expédition du chevalier d'Entrecasteaux longea d’abord la côte occidentale de l'Afrique avant d’atteindre le cap de Bonne-Espérance pour une nouvelle escale. Là, une dépêche l’attendait. On avait peut-être découvert un indice permettant de retrouver la trace de Lapérouse. En effet, des indigènes des îles de l’Amirauté avaient été aperçus portant des éléments d'uniforme de marins français. D'Entrecasteaux appareilla le 16 février 1792 en direction du sud de la Nouvelle-Hollande (l'Australie). Il fit une longue escale sur la côte de la terre de Van Diemen (la Tasmanie) dont les géographes purent relever avec précision les contours. L’expédition découvrit ainsi, à l’extrême sud, le canal d’Entrecasteaux. Pour leur part, les naturalistes furent ravis de rencontrer des cygnes noirs et des kangourous. Le 17 mai, enfin, ils aperçurent les premiers "naturels", ainsi qu’on appelait les indigènes.

Sur la route des îles de l’Amirauté, l’expédition longea la Nouvelle-Calédonie et releva au passage de nombreuses îles d’où parfois, des autochtones entièrement nus engageaient de vains combats en pirogue contre les bâtiments français.

La reconnaissance des îles de l'Amirauté commença le 28 juillet 1792. Hélas, les recherches restèrent vaines. Sur l'île Vandola, les "sauvages" portaient bien des ceintures rouges mais celles-ci n'avaient rien à voir avec les ceinturons de la marine Française. Les renseignements du Cap étaient erronés.

Dès lors, il ne restait plus qu’à suivre à nouveau le programme de Lapérouse. Le 19 août 1792, l’expédition franchit l’extrémité nord-ouest de la Nouvelle-Guinée mais c'était aller à la rencontre des premiers ennuis sérieux. Les navires étaient trop lents. Les vivres ont dû être rationnés. La maladie fit son apparation. Le 6 septembre 1792, enfin, l'équipage put se reposer un mois en rade d'Amboine (Nouvelle-Guinée), tenue par les Hollandais.

D'Entrecasteaux décida de repartir le 13 octobre 1792 sur les traces du navigateur disparu en descendant vers le sud, le long des côtes de la Nouvelle-Hollande.

Le 21 février 1793, après avoir longé la grande île, ils retrouvèrent à nouveau l’itinéraire emprunté 5 ans plus tôt par Lapérouse.

Le 23 mars, les deux navires étaient ancrés à Tonga-Tabou. On procéda à des échanges avec les indigènes. Un chef offrit même ses femmes. Le refus des officiers le vexa profondément. D'Entrecasteaux se méfiait. Les "naturels" ne lui inspiraient pas confiance. Il avait raison.  Invités à bord, ils ne se sont pas contentés des échanges. De nombreux vols ont été commis. Certains, par la suite, ont même vainement attaqué L'Espérance.

En avril, l'expédition avait atteint la Nouvelle-Calédonie, par la côte orientale cette fois. Chez les indigènes, la guerre faisait rage entre tribus. Le site d'abattage d'arbres de l'expédition fut attaqué. Tous les ouvriers en réchappèrent, heureusement pour eux : les "sauvages" étaient de féroces cannibales. Les Français en ont eu la preuve lorsqu'un indigène leur tendit un morceau de viande grillée tenant à un os humain. Il était temps de quitter ces lieux hostiles. A bord, les conditions de vie se sont rapidement dégradées. Le moral était au plus bas. Comble de malheur, le capitaine de L'Espérance, Huon de Kermadec, mourut le 6 mai 1793. Accablé par le décès de son ami, D'Entrecasteaux dut surmonter sa douleur pour mener son expédition vers les îles Santa-Cruz. On était toujours sans nouvelles de Lapérouse...


Si près du but !


Le 19 mai 1793 l'expédition atteint l'archipel de Santa-Cruz. Au large, un peu isolée, une île apparut. Elle ne figurait sur aucune carte. D'Entrecasteaux décida de la négliger. Mal lui en prit. Il s'agissait de Vanikoro. C'est là que le navire de Lapérouse avait sombré 3 ans plus tôt. C'est là que, coupés du monde, quelques-uns des survivants de l'expédition vivaient encore parmi les indigènes. D'Entrecasteaux ne le sut jamais.

Le 21 mai 1793, à Santa-Cruz, on procèda encore à quelques échanges avec les autochtones. Curieusement, certains possédaient des ustensiles fabriqués à partir de matière ou d'objets occidentaux. Sans doute trop préoccupé par l'épidémie de scorbut qui s'étendait à bord, d'Entrecasteaux n'y prêta aucune attention. Là encore, il passa près de son but car selon toute vraisemblance, ces objets venaient de Vanikoro où ils avaient été prélevés sur l'épave du bâtiment de Lapérouse.

Quelques jours plus tard, Entrecasteaux fut touché par l'épidémie. En juin, l’expédition pénètra dans le détroit de Dampier qui sépare la Nouvelle-Guinée de la Nouvelle-Bretagne. Le 8 juillet, l'état de santé de l'amiral s'était aggravé. Le 19 juillet, le commandement décida de précipiter La Recherche vers la prochaine escale possible, l’île de Waigiou, sans attendre L’Espérance. Trop tard. L’amiral mourut le lendemain. Après plusieurs escales insatisfaisantes, d'Auribeau, le nouveau commandant, demanda asile au gouverneur hollandais de Surabaya. Hélas, la France, devenue république, était alors en guerre contre la Hollande. L'expédition fut bloquée et les bâtiments désarmés.

Malgré cette fin lamentable et ces occasions manquées, l'entreprise du chevalier d'Entrecasteaux se révéla néanmoins fructueuse. Discrètement, à bord de La Recherche, le géographe Beautemps-Beaupré avait en effet inauguré une nouvelle méthode cartographique qui devint universelle, ouvrant ainsi la voie à d'autres expéditions bien moins aventureuses.

François HERBAUX


- Lachlan et Andrea McGarvie-Munn. Le Château d'Entrecasteaux, port d'attache d'un grand marin. Lachlan et Andrea McGarvie-Munn. 1990.

- Amiral Maurice Dupont. D'Entrecasteaux. Rien que la mer. Un peu de gloire. Editions maritimes et d'Outre-Mer. 1983.

D’Entrecasteaux :

le voyage inachevé